Atelier d’écriture (11)

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Suite de l’atelier n°10. Ayant raté la séance précédente, mon voyage ne durera finalement pas deux jours mais une seule journée.

Consigne: un évènement vient perturber le voyage initialement prévu par votre personnage. Concluez.

Temps imparti: 1 heure

Encore une fois merci à ceux qui partagent leurs textes avec moi. C’est un plaisir immense de lire différentes interprétations d’une même histoire.

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Ereintée par sa journée de travail et un peu coupable de prendre le risque d’inquiéter ceux qu’elle aimait pour s’offrir cette bouffée d’oxygène,  Suzanne ne prêta aucune attention à ceux qui attendaient à la gare routière avec elle. Elle gardait les yeux fixés sur la route, attentive à l’arrivée du véhicule qui rendrait sa décision un peu folle irréversible.

Quand, enfin, l’heure de partir arriva, il faisait déjà nuit et ce ne furent que les phares du car que Suzanne aperçut au loin.

Comme elle n’était pas encombrée de bagages, elle fut la première à monter à bord. Elle s’installa au milieu de l’habitacle, espérant ainsi, si ses souvenirs de lycée ne la trahissaient pas, éviter les pipelettes de l’avant et les fêtards du fond. Elle s’assit côté couloir et, musique dans les oreilles, elle ferma aussitôt les yeux pour dissuader toutes velléités de sympathiser de ses compagnons de route. Elle n’avait pas besoin de nouvelle amie. C’est le calme et l’apaisement qu’elle recherchait.

Elle s’assoupit rapidement et la nuit était profonde lorsqu’elle rouvrit les yeux. Le car était stationné sur une aire d’autoroute déserte et, en dépit de l’air glacé qu’elle sentait pénétrer jusqu’à son siège, tous les participants au voyage se tenaient debout sur le bitume. Suzanne pouvait voir la buée se former à la sortie de leurs bouches lorsqu’ils parlaient. Elle les observa longuement se dandiner sur place, taper des pieds et se frotter vainement les mains rougies par le froid pour se réchauffer.

Elle ne comprenait pas pourquoi cette pause durait si longtemps. Le chauffeur était dehors lui aussi et rien ne semblait devoir empêcher qu’ils reprennent la route.

Le froid de l’extérieur commençait à s’insinuer dans le car et Suzanne regretta d’être si peu couverte. Elle aurait du prendre le temps de passer au centre commercial s’acheter une écharpe avant de partir. Mais elle n’y avait même pas songé.

L’inconfort qu’elle ressentait à présent la rendait impatiente. Elle avait envie de descendre du véhicule pour intimer au chauffeur l’ordre de reprendre le travail sur le champ. Mais ses directives ne valaient rien ici. Elle n’était rien pour ces gens qui riaient entre eux comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Personne d’autre que la femme qui n’avait voulu parler à personne.

Peut être pensaient ils qu’elle s’imaginait supérieure à eux et que c’était pour cette raison qu’elle n’avait pas souhaité se mêler au groupe?

Elle se rendit compte que son allure détonait. Alors que tous arboraient de confortables tenues de voyage, elle portait encore le tailleur jupe et les talons hauts que lui imposait sa hiérarchie. Si elle descendait rejoindre les autres maintenant, elle allait encore une fois attirer l’attention. Peut être que, comme il lui arrivait régulièrement de le cauchemarder depuis qu’elle était enfant, peut être qu’ils se retourneraient tous pour se moquer d’elle. Elle entendait déjà leur rire gras lorsqu’ils la montreraient tous du doigt, encore juchée sur la dernière marche du car.

Ou peut être se contenteraient ils de l’ignorer? Elle essaierait de se joindre à leur conversation, elle poserait quelques questions pour comprendre de quoi il retourne, pourquoi ce fichu bus reste planté en rase campagne au lieu de rejoindre la mer, comme prévu. Mais elle s’agiterait en vain, tout le monde ignorant si ostensiblement sa présence qu’elle finirait par se demander si elle existait vraiment.

Pour toutes ces raisons, Suzanne décida de ne pas quitter sa place. Elle resserra le col de sa veste et s’enfonça un peu plus dans l’assise de son fauteuil pour y trouver un reste de sa chaleur. Elle monta un peu le son de son téléphone. La musique était douce, parfaite à écouter sur une plage déserte un matin d’hiver. Elle se rendormit.

Quelques minutes plus tard, ou était-ce des heures?, Suzanne sursauta, tirée de sa torpeur par un bruit familier qui, sans qu’elle sache pourquoi, incita son coeur à battre à tout rompre. Les phares qui éclairaient l’instant d’avant le parking étaient éteints et la musique avait entièrement épuisé la batterie de son téléphone. Elle était dans le noir et le silence les plus absolus. Et seule. Plus personne ne discutait au pied du car. Plus aucun ronronnement de conversations. Plus aucun éclat de rire pour réchauffer la nuit. Ils étaient partis sans elle.

Tout à l’heure, elle n’avait pas osé se mêler à ses compagnons de crainte de se sentir différente. Elle avait même effleuré l’idée qu’elle puisse être le centre de leurs conversations. La belle dame en tailleur qui ne parlait à personne. La réalité était bien plus triste et banale que ça. Personne ne l’avait même remarquée. Elle n’était importante pour personne et ne le paraissait même pas. Elle était si peu de choses qu’on pouvait continuer à rire en la laissant derrière soi sans même s’en apercevoir.

Prise de panique, Suzanne attrapa son sac à main et se rua sur la portière pour sortir. Elle était verrouillée.

C’était donc ça le bruit familier qui l’avait fait sursauter: la fermeture centralisée des portes. Le car avait dû subir une avarie. Les passagers ne restaient pas stupidement dans le froid pour le seul plaisir de parler hors de sa présence. Ils attendaient un véhicule de remplacement.

Suzanne ne savait définir si c’était sa timidité ou son orgueil qui l’avait tenue à l’écart des autres mais elle sentait dores et déjà qu’elle pouvait renoncer à sa glorieuse escapade. Même dans la fuite, elle avait échoué. Aucun souvenir d’embruns, de caresse du vent sur son visage, de cris de mouettes et de bruit du ressac des vagues ne l’accompagnerait lorsqu’elle devrait expliquer à sa famille pourquoi elle n’était pas rentrée ce soir. Rien de romantique à l’horizon. La seule perspective qu’il lui restait était d’égrainer  les heures, sûrement nombreuses, qui la séparaient de son sauvetage et d’anticiper la honte qu’elle ressentirait à être ainsi découverte, seule, comme quelqu’un qui ne compte pour personne.

 

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