Atelier d’écriture (10)

 

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Consigne : Vous présentez un personnage qui s’apprête à partir pour un voyage de deux jours en car. Temps et narration libres.

Les prochaines séances de l’atelier donneront lieu à une poursuite de ce récit. Comme d’habitude, si ça vous tente, n’hésitez pas à m’envoyer vos textes. C’est un plaisir toujours renouvelé de découvrir la diversité de ce qui peut s’écrire en partant d’un thème commun.

Temps imparti : 1 heure

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Devant son écran, Suzanne se décomposa. Elle ne pouvait croire à ce qu’elle venait de lire dans le mail qu’elle avait ouvert, emplie d’entrain, quelques minutes à peine auparavant.

Depuis dix ans, enfin, neuf ans huit mois et treize jours exactement, sa vie quotidienne était ponctuée des mails tantôt drôles, tantôt rageurs, tantôt légers, tantôt d’une brûlante intimité, d’Emma.

Elles s’étaient rencontrées alors qu’elles étaient toutes deux enceintes de leur premier enfant, dans la salle d’attente de la maternité.

Un coup de foudre.

Suzanne ne se souvenait plus qui d’elle ou d’Emma avait engagé la conversation mais, ce qu’elle savait, c’est que les rituels échanges de banalités n’avaient pas duré longtemps. Très vite s’était nouée entre elles une relation plus intense qu’elle n’en avait jamais connue. Par mail ou au cours d’un de leurs dîners hebdomadaires, elle lui en avait confié des choses à Emma. Des choses que, parfois,elle ne s’avouait même pas à elle-même.

Elles avaient tout partagé au cours de ces dix ans. Leurs trois grossesses respectives et simultanées, leurs tracas de mères de famille et d’épouses, les aléas de leur vie professionnelle. Mais aussi des deuils un peu trop nombreux et quelques raisons d’exulter. Tout, sauf le poids du quotidien. Pas de dîners en famille, pas d’après midi avec les enfants. Rien qu’elles deux.

Emma était la seule personne face à qui Suzanne ne subissait pas le morcellement d’être ou mère ou fille ou épouse ou agent économique. Avec Emma, elle était tout à la fois. Simplement une femme avec son lot de doutes et de contradictions. Et elle avait toujours tenu pour acquis qu’Emma ressentait le même abandon à son égard.

Son mail venait de violemment lui signifier le contraire.

Emma lui y reprochait son manque d’empathie, son exigence si extrême qu’elle ne s’autorisait jamais à lui confier ses faiblesses par crainte de son jugement toujours sans appel, son manque d’ouverture à l’opinion des autres et son irrespect le plus complet de sa vie privée.

Il était soudainement apparu à Emma que la relation quotidienne qu’elle entretenait avec Suzanne depuis bientôt dix ans lui était néfaste. Elle avait exactement employé le mot « toxique ». Comme quelque chose qui empoisonne.

Comment Suzanne pouvait elle se prétendre son amie alors qu’elle n’avait de cesse de l’étouffer de ses exigences et de la juger lorsque, immanquablement, elle faillissait ?

Emma ne voulait plus d’une amie comme Suzanne et elle lui enjoignait de ne plus jamais chercher à entrer en contact avec elle. Elle était certaine que Suzanne comprendrait.

Le choc fut rude pour Suzanne.

Elle reconnaissait bien volontiers qu’elle plaçait souvent la barre un peu haut.

Ses collègues de bureau s’en plaignaient parfois. Jamais directement. Mais elle entendait les rumeurs courir.

Ses enfants aussi du reste pleurnichaient souvent qu’elle leurs en demandait trop. Qu’entre l’école, la musique et le sport, elle ne leurs laissait pas le temps de se rêver.

Et puis il y avait ces disputes incessantes avec son mari qui ne parvenait jamais à faire correctement ce qu’elle lui demandait.

Peut être qu’Emma avait raison et que Suzanne était trop exigeante. Mais pourquoi ne jamais le lui avoir dit?

Minute après minute, le monde de Suzanne se fissurait.

Si elle n’avait rien pressenti du désamour de cette amie à qui elle s’était livrée corps et âme, était il possible que les autres aspects de sa vie soient tout aussi proches de l’abîme sans qu’elle s’en soit aperçue?

Peut être que son équipe se plaignait d’elle à ses supérieurs et que son courrier de licenciement l’attendait dans sa boite aux lettres?

Peut être que son mari avait une maîtresse et que ce soir, quand elle rentrerait, il allait lui annoncer qu’il partait vivre avec elle?

Peut être que ses propres enfants avaient déjà décidé de suivre leur père et que si elle rentrait maintenant, elle les trouverait  tous debout dans l’entrée, leur valise à la main, l’air vaguement penaud, mais guère plus, de ce qu’ils s’apprêtaient à lui infliger?

Avec ce mail, tout devenait possible.

La vie de Suzanne était peut être à un cheveu de basculer sans qu’elle se soit aperçu de rien.

Elle ne se sentait plus capable de rentrer chez elle. La perspective de vivre dans la même journée la perte de sa meilleure amie, son licenciement et l’explosion de sa famille lui paraissait tout à la fois inéluctable et impossible à affronter.

Une angoisse diffuse la saisit à la gorge. Une sueur froide et âcre coulait le long de son dos et sur sa poitrine. Elle puait la peur.

Quelqu’un allait finir par se rendre compte de son état. Il fallait qu’elle réagisse.

Il lui sembla ridicule de prendre une chambre d’hôtel à deux pas de chez elle pour se ressaisir et, peut-être, voir ses craintes s’évanouir après quelques appels inquiets d’un époux aimant. Une telle décision aurait transformé sa détresse en pur caprice.

Non. La situation méritait qu’elle mette quelques kilomètres entre elle et tous ceux qui se prétendaient ses intimes et ne la connaissaient pourtant pas.

Elle était peut être exigeante Suzanne, mais personne ne s’en plaignait quand elle menait de front les conduites à l’école, l’accompagnement aux activités extra-scolaires, la tenue de la maison, le maintien d’une vie sociale, l’entretien de son corps de quarantenaire et une carrière qui contribuait plus que largement au train de vie de sa famille.

Personne ne se plaignait qu’elle soit exigeante Suzanne, lorsqu’elle dormait cinq heures par nuit pour pouvoir faire tout ça.

Emma elle même ne se plaignait pas quand Suzanne prenait du temps au bureau, pendant le bain des enfants ou même au milieu de la nuit pour lui répondre et apaiser ses angoisses.

Elle ne paraissait pas si froide et exigeante que ça dans ces cas là, Suzanne.

Et pourtant, la vie n’était pas plus douce avec elle qu’avec les autres et si elle était exigeante, elle l’était en premier lieu avec elle même.

L’angoisse et la sidération étaient en train de se muer en colère.

Suzanne tapa « séjour à la mer départ immédiat » dans son moteur de recherche. Elle cliqua sur le premier site de voyages à proposer des départs le soir même. Elle dégaina sa carte bleue et paya, éteignit son ordinateur et sortit en trombe de son bureau, soudain exaspérée par l’injustice dont le monde entier semblait faire preuve à son encontre.

Elle avait des défauts, certainement nombreux. Mais elle estimait qu’elle était quelqu’un sur qui on peut compter. Elle s’efforçait toujours de trouver du temps pour ceux qu’elle aimait, d’avoir de petites attentions pour eux, d’être à l’écoute et disponible.

Et ce soir plus que jamais, elle n’avait pas l’impression que la réciproque fût vraie.

Comment était il possible que les personnes qui comptent le plus dans sa vie aient le droit de la déserter, sans préavis, sans se soucier du malheur qu’ils laissaient derrière eux ? Ils ne l’avaient certainement pas aimée tant qu’ils l’avaient prétendu. Pas autant qu’elle les aimait.

Ce voyage impromptu devenait dans son esprit une absolue nécessité.

Elle savourait déjà la lenteur du trajet en car. Elle se laisserait bercer par le roulis de l’autobus et ne penserait plus à rien jusqu’à ce qu’elle puisse sentir les embruns sur sa peau.

Ces deux jours seraient à elle. Elle prendrait le temps de rêver et de ne plus penser.

Les autres se débrouilleraient très bien de son absence.

 

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3 réflexions sur “Atelier d’écriture (10)

  1. J’aime ton récit si empreint de réalisme.
    Te lire est un plaisir toujours renouvelé… Ou trouve tu autant d’inspiration ?
    Merci de ce partage 😘

    J'aime

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