Atelier d’écriture (7)-Une nouvelle (4/5)

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Episode 4: Ecrire un récit émaillé des souvenirs de jeunesse des deux protagonistes. Ils se promènent à pieds sur des lieux qu’ils ont fréquentés étant jeunes.

En fin d’après midi, ils repartent ensemble vers la cabane de pêcheur.

Temps imparti: 1h30

————————————–

Quelle étrange sensation que de retrouver ces lieux à la fois familiers et devenus étrangers. J’avais le sentiment de marcher dans les pas de l’enfant que j’avais été mais, ponctuellement, un détail, un anachronisme, me dérangeait dans mes souvenirs et me rappelait que bien des années avaient passé depuis ces jours d’insouciance.

« Te souviens tu de Guillaume ? »

Mon ami interrompit ainsi ma rêverie.

« Très bien ! Evidemment ! On en a fait des conneries tous les trois. Qu’est il devenu ? Il a repris le salon de son père ?

– Penses tu ! Il est parti. Notre province n’était plus assez belle pour lui figures toi. Cinq ou six ans après ton départ, il a rempli un sac à dos, laissé ses parents avec pas plus qu’une bise en souvenir et il a pris la mer.

– La mer ? Mais quelle drôle d’idée ! Il s’est engagé dans l’armée ?

– L’armée ? Tu imagines Guillaume le crâne rasé et marchant au pas ?

– Pas moins que je ne l’imagine marin et loin d’ici…

– Loin, tu ne crois pas si bien dire. Il a servi pendant quelques années sur des bateaux de croisière. Crois moi, il a vu du pays. Il revenait de temps en temps, une fois par an maximum, autour de l’anniversaire de sa mère. Toujours bronzé comme un touriste. Aux dernières nouvelles, il a rejoint la terre ferme et dirige un grand hôtel à Shanghai. La Chine mon pote ! Carrément la Chine !

– Et ben ! On a fait quoi nous pendant ce temps là ?

-Toi, j’en sais rien. Mais moi, j’ai pris du bon temps. Y’a pas que sur les îles que la vie est douce et les filles jolies. »

Bien que j’aie moi même quitté ma ville natale depuis plusieurs années, je me trouvais déstabilisé par le départ de Guillaume. Etait ce son absence en ces lieux qui portaient son souvenir qui me chagrinait ou la soudaine conscience que mes amis d’enfance n’avaient pas cessé de vivre après mon départ ? Ils avaient sans aucun doute vécu des soirées extraordinaires sans moi, partagé rires et chagrins, parlé de moi peut être. Une fois encore, l’amertume du temps perdu se mêlait à la douceur de mon enfance retrouvée. Nous apercevions déjà l’église dans laquelle nous avions tous trois été enfants de chœur avec notre quatrième mousquetaire.

« Tu as des nouvelles de Stéphane ? L’église me fait penser à lui. Je le revois encore, écarlate d’un énième fou rire à peine contenu, en train de servir l’infâme vin de messe au Père Bernard. Qu’est il devenu ?

-Tu n’as pas su ? Il est mort l’an dernier. 32 ans et 2 enfants. »

Nous n’étions donc plus des enfants. La vie comme la mort s’étaient chargées de disloquer notre bande qui, dans mes souvenirs, était pourtant aussi unie qu’immortelle. Que nous était il arrivé ?

« Ca me met un coup cette nouvelle ! Il ne reste plus que toi alors ?

-Fidèle au poste !

-Mais que s’est il passé pour que tout m’échappe ainsi ?

-Rien Simon, rien. La vie, rien de plus. On n’est pas différents des autres. On part, on meurt. T’es bien placé pour le savoir. »

En passant devant notre ancienne école, je fus pris d’un besoin urgent de retrouver ces lieux où tout avait commencé. Je sentais encore les effluves de cette époque bénie où tout n’était que rires et insouciance.

« Mais qu’est ce que tu fais bon Dieu ?!

-J’escalade ce mur.

-Je vois bien ! Mais pour quoi faire ? Ce n’est même plus notre école ! Ils l’ont transformée en médiathèque. Y’a rien à voir là dedans. »

Laissant les recommandations de mon ami s’évanouir derrière moi, j’atterris lourdement sur le sol de ce qui fut jadis la cour de récréation. Celle qui vit tous nos matches de foot, mes débuts de trapéziste, bon nombre de nos disputes aussi. Et puis nos premiers flirts. Mon tout premier baiser, c’est Valentine qui me l’a donné, là bas, accroupis derrière l’escalier vermoulu qui menaçait de s’effondrer. Rien n’avait changé. Ou presque. Le petit muret en béton qui nous servait de base avait été rasé et les buts peints sur les murs avaient disparu. Mais demeuraient l’immense tilleul et le petit lilas. Et avec eux tous mes souvenirs. Les amitiés indéfectibles, les larmes, les joies, les rires, les goûters partagés, les barbecues des kermesses de fin d’année, les photos de classe, les secrets, les cachotteries, quelques mensonges et autant de doutes. Les prémices d’une vie sociale à laquelle j’avais trouvé si naturel d’appartenir et que j’avais pourtant si facilement reléguée au rang des anecdotes. Je fus traversé par une myriade d’images, d’odeurs et de bruits. Tout se rappelait à moi. Je n’étais jamais parti. Ma vie était ici, auprès de mes amis et rien n’avait changé.

« Simon ! Fais pas le con ou je me casse ! T’es pas arrivé depuis quatre heures que tu vas déjà me créer des problèmes. »

La voix de mon ami me rappela soudain à la réalité. Je m’imprégnai une dernière fois de l’ambiance et de la magie de ce lieu hors du temps et repris mon ascension en sens inverse. A nouveau côté rue, j’eus envie de serrer mon ami contre moi. Quelle émotion que de prendre si soudainement conscience du temps qui passe. Je m’approchai de lui, les bras ouverts. Il fit un pas en arrière, l’air gêné.

« Excuse moi. Ca m’a bouleversé de retrouver notre école. Je deviens pire qu’une gonzesse.

-C’est pas grave va. On va boire un verre pour fêter nos retrouvailles ?

-Vendu ! Au Bon coin ?

-Va pour le Bon coin . Mais te mets pas à chialer en revoyant le babyfoot. Parce que celui là, tu peux être sûr qu’il n’a pas changé. Radin comme il est Doudou ! »

Je traversai rues et ruelles dans un état second. Chaque pavé de cette ville cachait un souvenir. Mes premiers pas, mes premières boums, mes premières amours, mes premières baffes, tout s’était déroulé ici. Puis, il avait fallu que je parte. A mon prochain départ, j’emporterais ces lieux. Mes poumons étaient désormais pleins de leur air, mes pupilles se rétractaient à leur lumière, ma peau frissonnait sous sa brise. Chaque cellule de mon corps emporterait avec elle ces lieux qui m’étaient si précieux.

L’après midi fut passée à évoquer nos souvenirs communs et à tenter de rattraper le temps perdu. Nous bûmes et nous rîmes comme si nous ne nous étions jamais quittés.

Grisés par ce sentiment d’amitié retrouvée, nous n’avions, le soir venu, aucune envie de nous séparer.

« Tu es marié François ?

-Dieu m’en garde ! Libre comme l’air je suis, libre comme l’air je resterai.

-Et tu fermes le lundi ? Comme ton père ?

-Absolument !

-Viens avec moi alors. Rentrons ensemble chez mes parents. Je ne peux pas rester ici plus longtemps. Ils se feraient un sang d’encre. Mais prolongeons nos retrouvailles. Sois mon invité. »

J’avais parfaitement conscience que ma proposition n’était pas complètement innocente. En rentrant avec François, je mettais fin à l’inquiétude de mes parents concernant mon escapade tout en différant l’affrontement qui ne manquerait pas de se produire avec mon père. Mais le plaisir de conserver pour quelques heures encore la chaleur de l’amitié de François à mes côtés était cependant bien réel. Ma joie fût donc absolument sincère lorsque mon ami accepta mon invitation.

Comme le jour se couchait, je pressai François de nous mettre en route. Ce n’est que lorsqu’il sortit de sa poche une clé de voiture que je compris que mon trajet retour serait bien moins fastidieux que l’aller. Nous nous installâmes à bord de l’estafette de la boulangerie et suivîmes en sens inverse la route que j’avais arpentée quelques heures seulement auparavant.

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